La Mouflette

Mouflette et son arrière-grand-père vivaient en harmonie. Sans plus… La maladie de celui-ci sera à l’origine de ce « plus ».
Dans l’urgence, ils vont aller l’un vers l’autre en puisant chacun dans leur âme.
L’imagination de Mouflette va ouvrir la porte des rêves au vieil homme qui s’évadera de la maladie.
Pour lui répondre, il explorera sa mémoire en lui en révélant les trésors insoupçonnés par l’enfant et par l’ensemble de la famille.

La vie est une histoire vraie.

Les illustrations de « La Mouflette » sont des aquarelles originales de Coralie.


Extrait du livre « La Mouflette ». Aquarelles originales de Coralie Pluchon

Chapitre I
L’accident de grand-papy
Cette nuit, le grand-papy de Mouflette a été hospitalisé. Elle lui rend visite avec sa maman Emmanuelle. Il est couché et ses yeux sont pleins de larmes.
On ressort d’une attaque mort ou crétin, j’en sais quelque chose car j’en ai déjà fait une.
Maman c’est quoi crétin ?
N’écoute pas grand-papy, il exagère et dit des sottises.
Mais non je n’exagère pas. Je sens que mon cerveau est rogné.
C’est quoi « rogné » ?
Il dit des bêtises…
Mais c’est quoi « rogné » ?
C’est comme un gâteau grignoté par une souris. Il en manque des petites miettes.
C’est pour ça que tu es tellement malheureux grand-papy ? Il te manque des morceaux dans la tête…
Viens Mouflette. Laissons-le se reposer. Fais lui de gros bisous, nous reviendrons demain.
Petite Mouflette passe affectueusement les bras autour du cou de son arrière- grand-père, l’embrasse fort sur les deux joues et saute du lit sur lequel elle était assise.
Demain mon grand-papy chéri, j’imaginerai un moyen pour retrouver tes petites miettes…
Après l’école, Mouflette et sa maman retournent à l’hôpital. Pendant que son grand-papy parle de sa nuit agitée et trop longue, elle réfléchit à la façon de dénicher des petits bouts de tête…
Elle a la graine du bonheur cette petite.
Elle est surtout inquiète, elle a tant besoin de toi !
Mais je ne suis plus tout à fait comme avant…
C’est une question de temps.
Et de volonté. Je ne suis pas sûr d’en avoir assez pour me battre et ne pas me laisser glisser vers la mort.
A cet instant, Mouflette annonce le résultat de ses recherches.
J’ai encore rien trouvé, mais j’ai quand même une idée…
Ne sois pas triste. Ce ne sont pas vraiment des petits bouts de tête qui sont perdus. C’est surtout que grand-papy est très fatigué, très triste d’être malade et qu’il a besoin de beaucoup d’amour pour avoir envie de guérir.
Tu veux que je te raconte une histoire ?
Non Mouflette, je suis épuisé. Un jour peut-être…
Le vieillard secoue la tête. Il n’a envie de rien. Son esprit est traversé par de multiples sentiments : sentiments de gêne et peut-être même de honte, sentiment de culpabilité et impression d’être tout à coup un poids, un fardeau. Depuis qu’il est alité, il se sent inutile et terriblement seul. La petite fille perçoit son désarroi. C’est peut-être parce qu’il n’a jamais été dépendant de quelqu’un pendant sa longue vie, qu’il est réticent à la proposition de son arrière-petite-fille. C’est trop tôt… Et pourtant ! Au fond de lui il doit bien s’avouer qu’en dépit de son hospitalisation, et de son âge, il veut encore se sentir plus près de la naissance que de la mort… Alors, en découvrant les larmes et le pauvre petit sourire triste de Mouflette, il se ressaisit et lui caresse la main.
Plus tard mon petit, plus tard…
La petite fille promet de revenir. Pour la première fois le vieux monsieur esquisse un sourire.
D’accord Mouflette, je t’attendrai. *

Chapitre IV

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Mouflette et grand papy dans le salon éclairé

Grisha B MocKBe (à Moscou)
Quelques jours plus tard, une infirmière a installé grand-papy dans un canapé du salon de l’hôpital. Mouflette est assise en face de lui dans un petit fauteuil recouvert de velours rouge foncé.
Il était une fois à Moscou… Devant le parvis de la belle cathédrale Saint- Basile, proche de la place Rouge et pas très loin du fleure la Moskova…
Sais-tu Mouflette que c’est la capitale de la Russie et la plus grande ville d’Europe ?
… un garçon qui s’appelait Grisha. Il marchait très vite et pourtant pressait encore le pas car il était gelé. L’hiver était déjà là malgré le calendrier qui indiquait obstinément le contraire. Il connaissait bien les sautes d’humeur du climat et acceptait, sans rechigner, de s’emmitoufler jusqu’aux oreilles bien avant l’heure.
En 1940, il a fait moins 42 et…
Chut grand-papy ! ce n’est pas maintenant qu’il faut inventer l’histoire…
Avant de prendre le train pour Kiev, il cherchait un petit cadeau pour son correspondant français. Les magasins étaient presque tous fermés mais, heureusement, il repéra une boutique de jouets. Il se précipita à l’intérieur avec l’espoir de dénicher quelque chose d’insolite, de rare et de bon marché. C’était un grand rêveur ce Grisha ! Cela tombait bien car le vendeur qui l’accueillait lui rappelait ce vieux bonhomme menuisier qui fabriquait des marionnettes. Voyons, voyons… comment s’appelait-il déjà ? Il taillait dans un morceau de bois un pantin déguisé en enfant ou peut-être un enfant déguisé en pantin ? Grisha ne savait plus exactement la symbolique du conte.
Mouflette, moi je connais le nom du menuisier, c’est Geppetto.
Et moi celui du pantin, c’est Pinocchio. Mais grand-papy tu ne dis plus rien maintenant…
Le vendeur bienveillant lui proposa toutes sortes de jouets en bois. L’adolescent hésita. Son ami européen n’avait pas tout à fait 15 ans mais ce n’était quand même pas un bébé pour jouer à la toupie. Comme c’était dommage qu’il n’ait pas pris le temps de courir jusqu’à la place Loubianka. Là, régnait en maître absolu, le plus beau et le plus célèbre magasin de jouets de tout le pays. Mais, il se trompait et jugeait mal son Geppetto russe. Il le vit se faufiler entre les rayons et rapporter un grand choix de podarkis, matriochkas, coucous et boites à musique. L’homme avait bien compris l’attente de son jeune client et avait mis de côté les toupies, l’ours Micha et les jouets traditionnels en écorce de bouleau ou en paille destinés aux tous petits.
Et alors ?
Alors ? Devine…
C’est à nous d’écrire la fin ? Et si on inventait une « fin-fable » ?
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Une fin impossible dans la réalité de ton histoire.
D’accord, mais j’aimerais bien que Grisha reparte avec un vrai cadeau.
Rassure-toi, nous allons le mettre dans le train avec quelque chose que personne n’aura jamais…
Quoi ?
Je ne sais pas encore ma Mouflette… Réfléchissons.
Le silence s’installait lentement dans la chambre. Un visiteur inattendu aurait été frappé, à cet instant, par la concentration visible sur les deux visages. Sans doute, l’arrière-grand-père et l’arrière-petite-fille n’auraient même pas levé les yeux à l’arrivée du personnage. Chacun d’eux, plongé dans ses pensées secrètes et ses fantaisies romanesques, inventait à sa manière le jouet fantastique, l’objet introuvable qui ferait pâlir de jalousie tous les amis du copain français. Grisha n’était pas prêt de quitter la boutique en faisant tinter les grelots suspendus au-dessus de la porte d’entrée. Tant que la « chose » n’était pas née de leur imagination et posée sur le comptoir de l’échoppe, la seule mais lourde valise de l’adolescent ne serait ni fermée, ni étiquetée, ni traînée dans la soute à bagages du wagon. Ce n’était pas grave pour Mouflette car, tout de suite en silence, elle avait décidé que le train aurait du retard… Grand-papy, quant à lui, était plutôt nerveux. Il était dans un monologue discret et ses lèvres remuaient à peine. Bientôt, sans le savoir, ils furent trois penchés sur la table longue du marchand. En effet, le Geppetto moscovite avait rejoint le vieillard et la petite fille pour essayer de dénicher, au coeur de son entrepôt, la trouvaille précieuse… Mais ce fut Mouflette qui la vit et qui s’écria :
Tout était beau mais rien ne plaisait à Grisha. Il tournait la tête dans tous les sens. Il repéra soudain quelque chose d’autre, tout là haut sur les étagères qui l’entouraient.

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Il tendit un doigt vers un jouet,
Spatial très difficile à trouver en France,
Non grand-papy, je sais que tu aimes les avions mais je n’ai pas envie qu’il en achète un pour son copain,
Bon, bon…
Il tendit un doigt en direction d’un petit homme en pâte à modeler très colorée,
En pâte à modeler ?
Le marchand le prit et tourna une clé qu’il avait dans le dos et le petit bonhomme se mit à faire des gestes,
Des gestes précis et des actions que l’on ne comprenait pas,
Il, il, il …
Dansait des claquettes, grimpait à califourchon sur un cheval de course,
Tirait le lait des vaches comme mamie Francine,
Roulait sur une roue avec son vélo de course,
Sautait sur le dos d’un monstre,
Jouait au football,
Stop, stop grand-papy. Comment pouvait-il faire tout cela ?
Grâce à une pâte à modeler spéciale. Une pâte magique, qui se transformait à chaque coup de clé.
Et hop ! un coup de clé pour être danseur, deux pour être cavalier,
Trois pour être fermier quatre pour être champion cycliste,
Et chaque fois, chaque fois, il était habillé selon son métier,
Et entouré des objets qu’il aimait comme le cheval,
Le vélo, le monstre. Mais, au fait, il était grand comment ce bonhomme fantastique ?
C’est ça la magie Mouflette. Il était comme on le rêvait.
Mouflette replongea dans ses pensées et s’empara du jouet irréel.
Moi, je veux qu’il coupe du bois, comme toi avant.
Un bûcheron avec une hache ?
Oui. Il fend du bois, beaucoup de bois et n’est jamais fatigué,
Alors pourquoi tire-t-il cette langue immense ?
Il tire une langue très longue et rouge parce que, parce que…
Il a soif ?
Non, il attrape des petites choses très bonnes et très sucrées qui tombent,
Du ciel ?
Non, des arbres. Sa langue toute collante s’enroule comme celle des caméléons,
Oh ! elle vient de s’écraser contre sa bouche et il ne peut rien manger du tout.
Alors c’est que ce bonhomme en pâte à modeler à un défaut,
Ou que le fabricant ne l’a pas terminé,
Grisha ne pourra pas l’acheter ?
Bien sûr que si. Nous allons supprimer les mouvements de langue.
En pensant au train de Kiev qui ne pouvait attendre plus longtemps son dernier passager, Mouflette reprit le cours de son histoire.
Grisha demanda au vendeur d’emballer le bonhomme,
Il n’oublia pas de demander le prix de la magie…
C’est combien ?
Sorok ou si tu préfères, 40,
Ce n’est pas très cher pour de la magie,
Pokoupaïu,
Tu dis quoi grand-papy ?
Je le prends.
On entendit enfin les grelots de la porte tintés à toute volée car Grisha était très en retard,
Il couru si vite que le froid ne le rattrapa pas,
Il glissa son cadeau magique dans sa grosse valise.
La referma, l’étiqueta et la rangea dans le compartiment des bagages.
Il était heureux,
Et malheureux à la fois,
Mais grand-papy on n’aura pas le temps de raconter pourquoi, car j’entends maman qui arrive.
Alors, Do svidania,
Do svidania. Au revoir et bon voyage Grisha !

Chapitre VII

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Le petit violon

Les vacances scolaires sont terminées. Mouflette ne va plus à l’hôpital car son grand-papy est revenu à la ferme. Elle se demande parfois si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle. Avec son coffret fabuleux, elle passe le voir chaque mercredi, samedi et dimanche.
Ce n’est pas trop pour toi ma chérie ?
Non maman. Grand-papy m’a tenu la main quand j’étais petite, maintenant c’est à moi de tenir la sienne.
Mais tu es encore si jeune !
Peut-être, mais je n’ai qu’un grand-papy et il a bientôt cent ans…
Beaucoup de jours se sont écoulés depuis « l’attaque » de grand-papy. Mouflette se demande souvent pourquoi il ne parlait pas plus de lui auparavant.
Est-ce que cela n’intéressait personne ? Est-ce parce que l’on a de moins en moins d’intérêt pour les anciens modes de vie des très vieilles personnes ? En tout cas, une chose est sûre : le lien qui l’attache à son grand-papy est beaucoup plus fort qu’avant. Quand elle pense à lui, quand elle est en face de lui, ses sentiments et son admiration se sont enrichis de respect et d’un réel intérêt pour sa vie passée. Il lui prouve sa confiance en lui parlant de plus en plus d’événements personnels qui lui tiennent à coeur. De temps en temps, quand elle a les yeux qui débordent de larmes, elle pleure beaucoup pour les vider. Elle cache son visage dans le cou de sa maman ou l’épaule de son papa. Si la chance lui sourit, et qu’elle est à la ferme, elle pose alors la tête sur les genoux de sa mamie Francine qui lui caresse les cheveux en silence. Quand elle est toute seule, elle appelle « Horace ». Ses petits coups de langue affectueux la consolent très vite. Peut-être parce que l’émotion passe directement, sans mots, de coeur à coeur.
C’est mardi gras. Mouflette aimerait bien faire sauter des crêpes mais il manque quatre oeufs et du lait. Emmanuelle décide de faire rapidement un aller-retour chez mamie Francine. Elle demande à sa fillette de rester à la maison. Mais…
Maman, je peux t’accompagner à la ferme ?
Attends demain, je dois juste ramener du lait et des ½ufs frais.
Je n’emmènerai pas mon coffret, c’est promis.
C’est vrai ça ?
Seulement une petite chose minuscule qui tient dans mon sac…
Hum… Minuscule ?
Presque…
Qu’est-ce que tu mijotes ?
La fin de l’après-midi est proche. Du ciel, tombe une étrange lumière dorée. Emmanuelle roule très lentement. En arrivant dans la cour de la ferme, elle se méfie de ne pas écraser un poussin, une poule ou un coq. A cette heure du jour, ils ne sont pas encore fermés dans le poulailler. La voiture est à peine garée que la petite Mouflette claque la portière et se précipite vers les clapiers. Sa mamie agite la main pour attirer son attention. Debout devant les cabanes ouvertes, elle change la litière des lapins.
Ah ! Tu viens juste au bon moment ma belette ! Prends donc le trèfle qu’est là et remplis bien les mangeoires de ces gros.
Mais ils n’ont même plus d’eau mamie !
Et l’arrosoir contre la fontaine il est là pour les vilains ? Vins donc le chercher et abouche-lui la pomme.
Mouflette ne peut s’empêcher de rire en écoutant sa mamie. Elle ne parle pas comme son autre grand-mère qui habite en ville. Pourtant, elle comprend toujours ce qu’elle attend d’elle car elle accompagne ses paroles de gestes précis.
Bientôt les lapins gigotent sur la paille toute propre. Le grand albinos fait mine de creuser un terrier et clapit de plaisir. Parce qu’il est tout blanc et que ses yeux sont rosés, il est le préféré de la fillette. C’est son Jeannot lapin à elle et mamie Francine lui a promis de ne jamais le manger.
Pendant que les deux femmes papotent en allant chercher les oeufs, Mouflette entre dans la maison. Son grand-papy est assis près de la cuisinière et tente, avec la pointe du pique-feu, de pousser une bûche de bois dans le foyer.
Tu n’y arriveras pas grand-papy ! Et puis tu es tout tordu sur ton fauteuil. Laisse-moi faire… Il faut être bien en face.
Tu viens me raconter quelque chose ?
Demain grand-papy. Je n’ai pas beaucoup de temps.
Oh, c’est dommage !
Je t’ai tout de même apporté une surprise…
Mouflette lui montre un sac de toile et le tend fièrement.
Regarde !
Non de Zeus ! Tu as déchiré un vêtement ?
Mais non grand-papy, c’est une petite sacoche.
D’où sort-elle ?
Mais, de mon coffret ! C’est moi qui l’ai mise hier quand papa…
Mouchette, qu’est-ce que c’est ? Dis-moi vite.
La Mouchette en question n’ose pas lui rappeler qu’on la surnomme Mouflette… Curieusement, elle se familiarise de plus en plus avec ce nouveau diminutif. Et puis grand-papy est tellement impatient ! De ses yeux il fixe la sacoche mystérieuse… D’ailleurs mademoiselle Mouflette en profite un peu pour le faire languir. Les secondes semblent interminables au grand-papy. Chaque geste de la fillette est accompli au ralenti ; poser la sacoche sur ses genoux, déboutonner l’olive en nacre, entrebâiller l’ouverture pour glisser une
main, attraper le bout d’un joli ruban gris… De temps en temps elle jette un oeil coquin en direction de son arrière- grand-père. Maintenant, à l’extrémité du ruban gris, se balance un second sac. Il est en mousseline de soie noire.
Voyons Mouflette, dépêche-toi !
C’est précieux et fragile, je dois faire très attention. Et voilà.
Regarde !
Oh ! Nom d’une pipe ! C’est ma-gni-fi-que.

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A la façon de prononcer ce dernier mot, Mouflette sait qu’elle a épaté son arrière-grand-père. Elle est très fière de cette courte mise en scène qui rend leur rencontre encore plus joyeuse.
Un violon !
C’est « un quart »
D’où sort-il ?
C’est papa qui me l’a donné.
Pour ta fête, ton anniversaire ?
Non grand-papy, juste pour me faire plaisir.
Mouflette ne souhaite pas dévoiler les vraies raisons de ce cadeau inattendu. Elle repense à la soirée de la veille. Vers 20 heures, elle s’était mise en pyjama avant d’aller se brosser les dents. Elle allait rejoindre ses parents au salon mais, au moment de les embrasser et de leur souhaiter une bonne nuit, son père lui dit.
Viens t’assoir avec nous ma Mouflette. Tu sais que ce n’est pas dans notre habitude de t’offrir un cadeau en dehors de ton anniversaire, de ta fête ou de Noël. Pourtant, avec maman, nous avons pensé te donner quelque chose que tu admires, qui m’appartient et que je t’ai toujours défendu de prendre en notre absence. Tu devines ?
Ben non…
Sa maman poursuit.
Depuis plusieurs semaines, tu fais beaucoup pour le bien-être de grand-papy. Personne ne t’a rien demandé. C’est toi, toute seule, qui a décidé de l’aider selon tes moyens de petite fille. Tu passes beaucoup de ton temps libre à le divertir. Tu l’encourages et tu lui procures de nouvelles distractions sans que cela pénalise tes résultats scolaires. Tu ne te plains jamais et…
C’est quoi pénaliser.
Et bien tu es toujours une bonne élève.
Son papa ajoute.
J’ai donc décidé de te donner mon quart de violon.
Oh papa c’est trop génial, j’en rêvais !
Attention ! ce n’est pas pour te récompenser ma Mouflette mais bien pour te remercier. On ne récompense pas un enfant qui aime son arrière-grand-père et qui le prouve quand il y a un problème grave. Par contre on le remercie pour sa générosité, pour le temps qu’il prend sur ses loisirs afin de l’aider. C’est différent. Alors tiens, le voici ce petit violon qui appartenait à ma mère.
Oui. Paul, son père, lui en avait fait cadeau lorsqu’elle débutait cet instrument. Tu te souviens qu’il était compagnon du Devoir et qu’il l’avait fabriqué pour elle.
Merci papa, c’est…
Soudain, grand-papy la tire de ses pensées.
Rien ne manque à ce violon. Les crins de l’archer sont même peut-être d’origine.
Les crins ?
Oui, les poils qui poussent sur le cou et la queue des chevaux. On les utilise aussi pour les archers. Puis on fait vibrer les cordes du violon par frottement.
Il y en a quatre.
Il n’est même pas abîmé après tant d’années !
C’est pour ça que j’en prends bien soin grand-papy.
Je crois, si ma tête ne me joue pas un mauvais tour, que le violon existe depuis cinq cents ans.
Cinq cents ans ! C’était dans le temps alors ? Tu n’étais pas né…
Brusquement la porte s’ouvre.
Hop, hop sauve-toi vite. Si tu veux manger des crêpes il faut rentrer maintenant.
Oui mamie.
Mouflette refait tous les gestes en sens inverse. Elle emballe délicatement son violon, resserre le ruban gris, glisse la pochette dans la sacoche, embrasse son grand-papy et court rejoindre sa maman.
A demain tout le monde, c’est mercredi.

Chapitre X

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Grand-papy pilote de chasse

Le mercredi de la semaine suivante le ciel est clair. L’air très doux est chargé des premières senteurs printanières… Emmanuelle et sa fille se préparent.
Mouflette, ma chérie, mets bien tes chaussures de marche et ton jogging.
Mes baskets et mon jogging ?
Oui.
Mais pourquoi faire ? je n’ai pas de sport aujourd’hui…
Justement… Même si c’est plutôt exceptionnel ne perdons pas les bonnes habitudes. Nous allons marcher jusqu’à la ferme.
Jusqu’à la ferme ? Mais c’est affreux c’est beaucoup trop loin !
Ne te fais pas de souci. Nous allons rouler pendant quelques kilomètres puis garer la voiture devant la maison de mon amie Chantal.
Ouf ! On ne traversera pas toute la ville, j’ai eu peur…
Non, nous partirons du petit bois des chênes. Je ne prends qu’une bouteille d’eau.
Et moi des amandes.
D’accord. Mais ne te charge pas.
Je n’ai besoin de rien d’autre ! Je vais en profiter pour poser toutes mes questions à grand-papy. C’est super !
Pendant qu’elles roulent, Emmanuelle et Mouflette se taisent. Chacune pense à ses préoccupations. La maman répète mentalement la liste de ses rendez-vous professionnels, et la petite fille énumère, une par une, toutes les questions qui concernent son grand-papy et qu’elle veut lui poser. Elles n’ont pas beaucoup de temps pour réviser ces listes, car elles arrivent déjà sur le parking de Chantal. Comme elle est absente, Emmanuelle et Mouflette se mettent en route aussitôt. Main dans la main, elles longent le petit bois et retrouvent leur langue lorsqu’un blaireau leur file sous le nez.
C’est incroyable ! Nous avons une chance inouïe !
J’ai presque rien vu. Juste une tête noire et blanche.
Je ne savais même pas qu’il y en avait ici. Des renards oui, mais des blaireaux…
Mamie Francine aime bien les renards même quand ils tuent ses poules.
Oui, enfin… elle essaye quand même de les dissuader de s’aventurer dans la ferme avant que son voisin ne prenne le fusil.
Qu’est ce que c’est dissuader ?
Elle essaye de trouver des trucs, des tactiques pour qu’ils ne rentrent pas dans les poulaillers. Son voisin est toujours aux aguets et s’il en coince un, il sort son arme.
C’est horrible !
C’est un problème douloureux qui existe depuis la nuit des temps. Il déclenche toujours des discussions passionnées entre les personnes qui protègent les animaux sauvages et celles qui en subissent les méfaits.
C’est comme avec les loups ?
Tout à fait !

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Elles ont marché d’un bon pas et la route nationale n’est plus qu’une mince rayure à l’horizon. Elles s’offrent des petites pauses et se désaltèrent. Mouflette n’a absolument pas soif mais ne veut pas rater l’occasion de boire autrement… Sa maman a acheté pour lui faire plaisir, mais seulement pour cette randonnée, un pack de mini bouteilles-biberons.
On sent l’arrivée du printemps. Les couleurs sont ravivées et les oiseaux reviennent à tire d’ailes. C’est un vrai concert tout autour.
Pourquoi ici et pas chez nous ?
Chez nous aussi mais avec le bruit des voitures, des camions ou des trains, les pauvres n’ont pas assez de voix pour se faire entendre.
Et puis ils sont moins nombreux qu’à la campagne.
Je ne crois pas ma chérie. A mon avis ce ne sont pas les mêmes espèces et il y a peut-être moins de variétés.
Elles tentent de nommer les oiseaux qui jaillissent des arbres ou chantent dans les taillis. En vain. Pourtant, les ornithologues affirment que quatre-vingts pour cent des observations sont auditives. Ni l’une ni l’autre ne reconnait avec certitude l’alouette, le pinson ou le chardonneret. Elles se rattrapent avec certains passereaux bien plus faciles à identifier : la mésange à tête bleue, la mésange charbonnière ou la mésange meunière. Pour ne pas rester sur un demi-échec, elles décident de réfléchir aux proverbes liés aux oiseaux.
A toi Mouflette.
A vol d’oiseau.
Avoir un appétit d’oiseau.
Je ne sais pas. Je passe…
Avoir une cervelle d’oiseau.
Mais c’est tout petit !
Oui c’est pour cette raison que cette expression n’est pas un compliment pour celui qui la reçoit.
Oiseau rare.
Etre comme l’oiseau sur la branche.
Je passe…
Moi aussi Mouflette !

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Regarde maman, nous sommes arrivées à la ferme. Youppie !
Mamie Francine n’est ni dans la cour, ni dans la grange, ni vers les cabanes à lapins. Les gravillons n’ayant pas crissé sous les pneus, comme à chacune de leur visite, elles ne sont pas étonnées de son absence. Alors pour que la surprise soit complète, elles avancent silencieusement et rient en faisant mine de marcher sur des oeufs. Mouflette fait sauter le loquet.
Coucou, c’est nous !
Mamie Francine, qui termine des travaux de couture, aperçoit la jolie frimousse de sa petite-fille. Elle enlève son dé à coudre, pose les ciseaux dans une corbeille et lui tend les bras.
Tiens, tiens, les oiseaux ont quitté leur nid ?
Mamie Francine ne s’imagine pas un instant comme sa remarque peut les amuser… Sans le savoir, c’est elle qui termine le jeu des maximes. Mouflette enlève ses baskets, enfile rapidement les pantoufles qui l’attendent fidèlement au pied de la cuisinière, et demande où est grand-papy.
Assis au chaud dans son fauteuil près de la cheminée.
Il « ronronne » comme un chat à la chaleur des flammes… Il a du t’entendre… Va le voir Mouflette. Avec ta maman on va tâcher moyen de préparer des « eau burons » pour ce soir.
La petite fille devine que le prochain repas sera composé de divers champignons et que les deux femmes vont essayer de bien réussir leur plat. Quand parfois, à l’école, elle emploie l’expression de sa mamie : « on va tâcher moyen »… l’institutrice sourit gentiment mais la reprend tout de même…
On va tâcher de Mouflette, on va tenter, on va faire son possible.
Mouflette s’approche de la cheminée, embrasse son grand-papy et rajoute un gros morceau de bois dans le foyer.
Ah te voilà enfin !
Nous sommes venues te voir à pied depuis le petit bois.
Bravo, c’est courageux et c’est un excellent remède contre la flemmardise.
La quoi ?
La paresse mon petit, la paresse.

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Grand-papy j’ai quelque chose à te demander.
Dis-moi. Mouflette est un peu intimidée.
Elle se demande si ce n’est pas un peu impoli d’interroger son grand-papy. Depuis qu’il est malade, elle a noté que personne ne le questionne vraiment. Même si l’on s’occupe bien de lui, on attend, on observe, on compte les jours, on dit des mots sans importance, on le laisse tranquille. Elle, elle est persuadée qu’il ne veut pas qu’on le laisse tranquille … Alors, intrépide, elle décide de ne lui poser qu’une seule question qui résumera toutes les autres…
Alors Mouchette ?
Heu, tu veux bien me parler encore de toi ? Avant…
L’aïeul, qui ne s’attendait pas à cette question, sourit affectueusement. Son arrière-petite-fille n’est pas indiscrète. Elle cherche juste à comprendre et à connaître le personnage qu’il est depuis bientôt un siècle ! Un gouffre, une éternité pour ce petit bout de chou… Il est tout attendri en pensant que son arrière-petite-fille ne le considère pas comme un vieux bonhomme démodé.
Très jeune j’étais un quidam.
C’est quoi un quidam ?
Un individu ordinaire, invisible, que l’on ne remarque pas mais qui ne rêvait que de faire la terre plus belle. De taille moyenne, ni trop bête, ni trop moche.
Avec de très beaux cheveux…
Il paraît que j’avais hérité de la chevelure de ma mère. Elle en était très fière. Malgré tout, au fond de moi j’étais un superbe conquérant, un chevalier sans peur prêt à toutes les audaces, à toutes les aventures pour vivre pleinement la vie.
Et pourtant elle a bien mal commencé ta vie grand-papy…
Comment ça ?
Quand l’uniforme a volé ta fiancée.
Justement ma petite Mouflette, justement… Je n’avais que vingt ans. Je me suis dit « mon gars, pour surmonter ton chagrin tu dois te remuer, dégotter une autre passion… ».
L’aviation ! « Tu avais du sang d’avion dans les veines » grand papy.
Ah ! Comment le sais-tu ?
Lorsque tu étais à l’hôpital, nous avons terminé une histoire avec un coucou jaune bouton-d’or.
Tu en es sûre ?
Mais oui.
Chaque fois que je le pouvais, je lisais des articles sur les débuts de l’industrie aéronautique. A l’époque on parlait de lutte entre la France et les Etats-Unis. Les premiers avions s’écrasaient après quelques centaines de mètres en vol. Les bourrasques de vent les déportaient. Mes parents m’ont raconté que la toute première démonstration publique avait eu lieu en 1910. Pour mes deux ans. Tu imagines Mouflette, pour mes deux ans ?
Non, pas vraiment. C’était à l’époque ? Dans le temps ?
Et bien oui, jadis, en quelque sorte… Il faut savoir qu’en 1910 on vola à mille mètres d’altitude et qu’on frôla les cent kilomètres heure. C’était les balbutiements !
C’est quoi les balbutiements ?
Les premières tentatives. Les gens qui s’intéressaient aux avions étaient les mêmes que ceux qui s’intéressaient à la voiture et à la vitesse. Un avion, le Blériot XI, a été exposé dans le Cher, à Bourges, mais je ne sais plus où exactement. Dès 1928,
Pour tes vingt ans,
Oui. On pouvait visiter l’aérogare de Bourges. Les promeneurs voyaient évoluer les avions dans le ciel mais pouvaient assister à la construction d’un avion dans le hangar.
Comment tu le sais ?
J’y suis allé deux ans plus tard. Je ne me doutais pas que cette passion me conduirait à devenir l’un des douze élèves pilotes.
C’était une belle école ?

Tu parles ! Il n’y avait que trois baraquements mais le maire de Bourges était très fier et très ambitieux. Beaucoup d’invités effectuaient habituellement, et pour leur plus grand plaisir, un vrai baptême de l’air. Pourtant Mouchette quelqu’un s’inquiétait de cette progression de l’aviation, et ne partageait pas la joie et l’euphorie générale.
Qui ?
Le chef de gare. Il craignait de perdre un jour ses voyageurs !
Et c’est arrivé ?
Dans cette région, oui. Grand-papy se tut.
Mouflette était très heureuse qu’il n’ait eu aucune réticence à parler de sa passion. Maintenant il fixait un point dans le vide. Mouflette se dit qu’il était, soit resté à l’école de Bourges, soit qu’il venait de grimper dans son avion de combat. Toute la famille l’admirait d’avoir été pilote de chasse et décoré à la fin de la guerre. Concernant son grand-papy, c’était le sujet qui revenait le plus souvent dans les conversations. Peut-être même le seul… Il avait marqué son entourage depuis plus de soixante ans et ce n’était sans doute pas terminé. Comme elle était fière d’être son arrière-petite-fille ! Elle l’admirait tellement ! En quelques semaines il était devenu un modèle, une référence. Elle se promettait, plus tard, de ne rien oublier de leurs discussions. Sa vie était aussi captivante, palpitante et originale que les récits de son grand livre. Oui, la vie de son grand-papy était digne de contes merveilleux ! Elle n’osa pas bouger mais s’étira et bailla comme le chaton étendu devant le feu. Elle sentait des picotements dans les yeux… Elle ne lutta pas contre le sommeil et s’endormit doucement un peu après le minet et grand-papy…

Epilogue

petit-violon

Dans ce récit, la logique serait que les rôles tenus par Mouflette et grand-papy soient inversés. Habituellement, ce sont bien les adultes qui racontent des histoires aux enfants.
Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est grâce à l’imagination, à la générosité d’une petite fille et au comportement bienveillant d’un très vieux monsieur, qu’on été mises en lumière de précieuses qualités de coeur. Des qualités qui permettent de garder, de cultiver ou de retrouver l’estime de soi. Naturellement, et très rapidement, l’enfant et le vieillard ont réveillé des talents qui somnolaient en eux et qui n’avaient peut-être jamais été explorés. Ces dons pouvaient paraître futiles. Pourtant l’écoute, l’adhésion et les encouragements mutuels ont participé à une authentique découverte de l’être cher.
Après quelques réticences, au début de sa maladie, grand-papy a décidé de faire confiance à Mouflette en acceptant son aide. Dès lors, elle à su le réconforter et l’encourager à reprendre goût à la vie.
S’ils se sont autorisés à rêver, leurs rêves ont toujours déclenché des dialogues nourris par des expériences vécues. Au fur et à mesure du temps qui passait, la « sagesse » leur a permis d’envisager l’inévitable séparation.
Mouflette a recueilli un savoir et des confidences comme un dernier cadeau de son grand-papy.
La vie est une histoire vraie !