La maison-femme

Alors que je suis abattue, affaiblie, une suite incroyable d’événements s’enchaînent et je finis par me retrouver, en plein hiver, en pleine solitude, en pleine campagne, sur un terrain nu, face à Ouram, un homme que je connais à peine, une scie, un trusquin, une corde à treize noeuds et un marteau de charpentier à la main…
La pauvre femme que je suis à ce moment-là va, car elle n’a pas le choix, construire sa maison. Mais le miracle ne fait que commencer !


Extrait du livre
Nous nous lançons immédiatement dans la réalité du chantier en décidant de délimiter sur ma partie le périmètre d’une toute petite bâtisse de 18 m 2. Celle-ci sera l’esquisse, un brouillon, notre test pour mesurer nos aptitudes et prendre conscience à moindre échelle des erreurs à ne pas reproduire plus tard.
L’hiver et son morne cortège de privations s’incruste déjà. Les jours déclinent et les chants d’oiseaux sont moins variés car certains se sont déjà éloignés de nos collines. Enfilant pull sur pull, nous ignorons les brouillards froids qui nous glacent en tombant. L’aventure commence par un terrible inconfort et une irrépressible gaîté. Travaillant pour quelques mois encore à Grenoble, je rejoins Ouram chaque jeudi soir.
Les journées d’apprentis bâtisseurs sont denses, laborieuses, éreintantes. Peu à peu, la petite ossature de bois s’élève. Le plancher provisoire nous procure une plate-forme idéale pour monter les murs.
A la tombée du jour nous évaluons notre patience en emballant totalement le squelette de bois à l ‘aide d ‘une bâche immense. La lancer par dessus les solives requiert des gestes amples et précis, ce qui les premiers soirs n’est pas acquis. Lorsque cette cape est à peu près répartie sur l’ossature, accourt alors un partenaire constant et trop ponctuel… le vent !
Son chant s’élance comme une flèche et s ‘engouffre dans cette voile libre et sifflante. Le combat inégal commence. D’un côté la bise sèche et froide se surpasse dans son jeu favori et, de l’autre, deux espèces de bouffons s’escriment à jeter puis à tirer des sangles de part et d’autre. L’aire est très faiblement éclairée par un substitut de phare dont la lumière, tel un mince faisceau, ne concurrence en rien ce qui brille alentour.
Un court instant j’imagine le tableau que nous formons et que les voisins distinguent dans la nuit. Logiquement ils devraient nous prendre pour des fous. Plus tard, j’apprendrai que c ‘était bien là leur pensée. De fait, nous ne voyons personne s’intéresser à ces « exploits ». Nos proches voisins ne quittent pas la route. Ils nous saluent poliment, restent perplexes autant sur notre ténacité apparente que sur notre inconscience certaine, car les jours filent droit dans l’hiver. Nous ressemblons à deux culbutos tant la superposition de nos vêtements déforme les silhouettes. Chaussettes chaudes, épaisses et rugueuses à force de se frotter aux grosses chaussures montantes, caleçon, jean, tee-shirt manches courtes, maillot manches longues, chemise, pull, anorak, écharpe, parka et pantalon de chantier puis, pour clore la pyramide affriolante, bonnet, gants et nez congestionné. Quel spectacle vu de loin!
Transis mais transpirants, nous passons nos journées au grand air et savourons l’odeur du vent, parfumé des premières pluies du Midi. Quelle cure pour nos poumons ! La morsure du froid marque le physique mais pas le moral, d’autant qu’un premier couple de voisins compatissants nous soutient alors amicalement en nous proposant l’eau de sa source. Nous leur sommes très reconnaissants de nous apporter ce plus inestimable. Dès lors nous travaillons un peu plus tôt et un peu plus tard en ponctuant nos travaux de tisanes ou de thés brûlants, préparés sur l’unique et minuscule camping gaz qui me sert depuis plus d’un an.
Le soir, en solitaire silencieuse, je range le chantier. Instants savoureux dont je ne me lasse jamais, le silence étant pour moi l ‘équilibre complet du corps et de l ‘esprit, à l’inverse du vacarme des villes. Quelle joie de réunir les quelques outils, de rassembler les bois, de trier les clous par taille et de stocker les chutes et les copeaux ! Quand nous partons, tout est propre, net, en ordre. J’ai le sentiment d’avoir joué à un jeu de construction, de l’avoir bien rangé pour mieux le retrouver et le désirer le lendemain…
Je ne perdrai jamais cette habitude pour la suite ; sur le chantier, pas de chantier.
Harassés, nous retrouvons chaleur et confort chez Françoise. Récupération vitale, car la Saint Nicolas survient couronnée de blanc et nos journées sont glaciales. La neige est partout, majestueuse. Mes parents me proposent alors de m’installer dans leur petite caravane sur le terrain. Je suis ravie car cela réduit les trajets entre Voiron et l’Orcière. Nos réserves de vêtements secs sont à portée de main et surtout nous prenons nos pique-niques hivernaux à l’abri des intempéries. Ce frigo naturel nous incite même à stocker quelques provisions.
Le gel argenté attaque les fenêtres en dessinant et en sculptant inlassablement des motifs inouïs. D’un jour à l’autre, ils n’ont guère le temps de fondre mais ils préfèrent se superposer et se surpasser en originalité. Des stalactites d’un mètre s’accrochent aux cornières extérieures. Immédiatement la caravane devient le refuge des outils et du bois. De taille modeste, elle explose littéralement sous leur volume et nos mouvements à l’intérieur sont calculés au plus juste. Malgré tout nous décidons de vivre là. Rien ne nous enflamme plus que de profiter de notre bout de terre, même enneigée. Chaque nuit, au coeur du froid, nous dormons dans la majorité de nos vêtements de travail. Nos premiers mois de caravaniers se passent sans chauffage, sans eau courante, mais dans l’euphorie provoquée par l’ampoule de 60 watts qui décreuse légèrement les ombres.
J’atteins ce jour-là le paroxysme du bien- être, de la santé, mais peut-être aussi de la folie douce aux yeux des autres. Mon bonheur se rapproche sensiblement de celui que j’ai éprouvé lors de certains événements familiaux et en particulier la naissance de mes filles. Les bains douches se prennent toujours chez Françoise et le délassement qu’ils nous apportent est une eau de jouvence pour nos corps meurtris et fatigués.
Mes mains endurcies et épaisses sont de plus en plus solides et fiables dans les gestes. Nous posons successivement les panneaux entre les chevrons, la laine de roche, le pare vapeur, le triply, le lambris mural, le parquet blanc et le bardage extérieur.
La terre colle aux semelles et les outils sont terriblement alourdis par les paquets sombres d’argile. Je malaxe cette terre, la pétris, la fouille même avec reconnaissance. Elle m’accueille et prend possession de moi. En octobre dernier, au moyen de nos baguettes de cuivre, nous avions repéré le passage souterrain de l’eau sur la parcelle sèche. En mars, celle-ci ne se cache plus et se faufile entre les herbes couchées. Au loin, dans un chant de source claire, dévalent d’infinies cascades, associées au gazouillis des oiseaux. Les monts alentour annoncent dans un murmure continu le retour du printemps. Les bourgeons enflent, les rameaux reverdissent et les feuilles tendres poussent comme des petits ongles à la pointe des branches. La neige indécise retarde son départ et provoque des émotions ponctuelles.
Un matin d’avril elle est chassée, une bonne fois pour toutes, par l’inévitable printemps.
Elles viennent ! Et ce sont deux soleils qui plongent dans mes bras. Des larmes soyeuses, comme des je t’aime, lavent mon coeur mieux que tous les déluges de printemps.
Puis réservées, comme en retrait de l’événement, Julie et Coralie mes inséparables filles, fausses jumelles mais vraies semblables, découvrent le terrain, lèvent les yeux sur la nature alentour et observent la petite maison. Silencieuses, elles avancent main dans la main. Ma tête éclate de bonheur et d’appréhension. Je leur donne leur clé, car ce sont bien leurs prénoms qui sont gravés en cercle au pied d’un montant. La jeune herbe recouvre quelques lettres, on devine Julie, on écarte des pousses pour Coralie, la date reste libre : 1998. Une clé s ‘engage. La porte s’entrouvre et la clarté échappée me renvoie l’écho de rires tout neufs. Mes deux amours m’étreignent et me rassurent sur leur propre peur. J’accepte leurs compliments comme un baume cicatrisant.
– Maman, c’est superbe ! Merci.
Les quelques mètres que nous remontons en sens inverse, jusqu’au terrassement actuel, me paraissent infimes. La descente était si longue dans le doute ! Nous restons assises, serrées les unes contre les autres ; je m’octroie une longue pause exceptionnelle. Ouram pioche, soulève la terre lourde et nous parlons. Les mots volent de-ci, de-là. Ici, il n’y a rien pour les retenir mais les plus doux me reviennent. J’aime mes filles, mes enfants, et n’ai nul besoin de me rappeler qu’elles ne me doivent rien. Elles me donnent quand elles veulent, ce qu’elles veulent, et de ce fait je ne manque de rien. Parfois, peut-être, le temps semble distendu entre deux appels, deux rencontres, mais l’attente reste douce. Elles sont libres et j’en suis ravie, fière même. Pas de chantage affectif entre nous, que du vrai, du spontané, de l’intense. L’évocation de la famille n’est pas un prétexte pour ne plus exister individuellement.
J’enlace tendrement Julie et Coralie qui incarnent deux décennies d’enchantement. Elles passent leur vie à la réussir, précieuses comme l’aurore. Leur prestance reflète leur âme, le blanc du ciel céleste. En secret elles grandissent au grand jour.
Clouer est un exercice moins périlleux mais plus précis, qui doit être exécuté dans les règles de l’art. Hélas ! Ce n’est pas ce que nous réussissons le mieux, et c’est ennuyeux, car ces plaques sont les futurs murs de la maison. Delphine en vacances scolaires me relaie pour jointoyer. Elle s’applique et sa tâche est ponctuée d’éclats de rire. Elle rit de nous, de moi qui adopte des positions, des gestes non conformes à l’image de la femme que je devrais renvoyer.
Je réalise d’un seul coup que personne ici ne me connaît autrement que mal vêtue, les cheveux pris sous le béret et les pieds chaussés de brodequins.
A quand la dernière robe ? A quand les prochains talons ? En aurai-je encore le goût ou le besoin ? Pas plus que moi les gens du hameau ne se soucient de mon apparence. L’absence de tout confort me perturbe plus que l’absence de féminité. J’ai des désirs tout autres : réussir les tapées de fenêtres, la pose de la laine de roche, prévoir assez d’argent pour une deuxième peau de triply qui consolidera et solidifiera la première assez mal posée, et surtout, surtout, guérir mon obsession de l’eau. La perspective d’un robinet me transporte dans des états d’émotion extrême qu’aucun homme actuellement n’arriverait à provoquer, si j’excepte peut-être Christian Bobin, et ses livres, dont la grâce ne résiste à rien, une sorte de pureté mentale. Je souffre du manque d’eau et fais un blocage mental sur la salle de bain. Virtuellement je la devine, la dessine au sol et la transcende. Du pur délire. La normalité me paraît un luxe inouï tant j’ai perdu l’habitude des habitudes. Tout me demande une démarche compliquée et fastidieuse boire, manger, dormir, avoir chaud, se rafraîchir, s’habiller, se déshabiller, s’asseoir… Par bonheur mon ange gardien veille sur mes pensées positives. S’il y a deux ans je sentais ses ailes ancrées dans mon dos, aujourd’hui sa présence plus intérieure est palpable. Malgré les hauts et les bas, je suis résolument dans une onde optimiste. J ‘irai jusqu’au bout. Un soir Pierrot m’avait dit.
– Tu veux me remercier ? N’abandonne jamais.
Promesse à tenir coûte que coûte. Parfois mon frère a des intonations aussi persuasives que celles de mon ange intérieur.
Parallèlement à ces belles résolutions, une tristesse secrète progresse. Le squelette doré disparaît peu à peu derrière des murs, des remparts. Le charme n’est plus. La vision grisante de l’ossature nue est à jamais perdue. La structure élancée, aérienne, étonnante, se modifie de jour en jour en maison fermée. Finies l’élégance fragile, la transparence, les courses folles des ombres et des lumières, fini le contact direct avec la nature, les voisins, les amis, les animaux. Dorénavant on vient chez moi par les trous des fenêtres ou des portes, on s’annonce en quelque sorte. Pourtant cette étape primordiale amorce la fin de ma galère et de ma dépendance. Je l’ai voulue par dessus tout et je pleure silencieusement. Je ne veux pas être séparée du vent, des senteurs, des chants des arbres, j’ai peur, c’est encore trop tôt, c’est beaucoup trop tôt pour être arrachée des éléments dont je fais partie intégrante depuis si longtemps. Mais à qui puis-je le murmurer ? Pas à ma famille, pas à mes amis qui se dépensent sans compter pour accélérer le temps ou le retenir dans certaines circonstances. Pas à Ouram qui ne pense plus, fuit et finira par m’abandonner sur le chantier. Alors à qui ? Il ne reste plus que moi. Je me choisis donc pour me confier et me consoler. Très vite je prends conscience que je n’ai tout de même pas l ‘intention, ou la prétention de vivre à demeure au coeur d’un squelette de bois, exposée à tous les naufrages ou excès climatiques. J’en conviens facilement tout en regrettant de ne pas avoir sur ou dans le corps de quoi me garantir des particularités saisonnières. Il me faut bien admettre que je n’ai ni carapace, ni fourrure, ni ventilation, ni régulation intérieure. Je suis très limitée sur ce plan-là. Tout compte fait, cette séparation physique d’avec la nature n’est peut-être pas catastrophique. Il me suffit d’ouvrir la porte pour la retrouver sans retenue. C’est un obstacle facilement maîtrisable. J’avoue que je ne pense pas alors à d’autres avantages comme l’intimité. Soumise pendant des rondes et des rondes de saisons et d’arrière-saisons à tous les vents et à tous les regards, je ne sens plus cette priorité normale comme un besoin dans mes habitudes de vie.
Je m’endors rassurée, ce que je préfère à consolée. Toutes ces émotions s’entrecroisent pour composer un « film » de nuit et m’entraîner au loin.
Bientôt minuit, déjà la fin du week-end. Je raccompagne Jean-Philippe à Pont-de-Claix. Nous entassons dans le coffre de la 2 CV la scie sauteuse, le rabot et les visseuses. Le trajet est silencieux car nous sommes rompus de fatigue. Mes pensées s’attachent à la courte promenade faite en compagnie de Julie. Un tour symbolique de cinq ou six kilomètres, juste le temps de se dégourdir les jambes et de libérer la parole. C’est dur de discuter en travaillant et d’établir une véritable conversation. Ces moments de répit sont précieux.
Mais nous voici en bas de l’immeuble. Il fait nuit et très froid, dans moins d’une semaine ce sera Noël. J’aide Jean-Philippe à monter les outils et ressens alors brusquement, sans aucun signe avant-coureur, une petite douleur en bas du ventre. Oh ! Quelque chose de fugace mais tout de même inhabituel. Je ne connais pas ces élancements brefs et intenses. Dieu sait que nous, les femmes, sommes compétentes pour identifier les douleurs : petite fille, jeune fille, jeune femme ou adulte, nous ne sommes guère épargnées tout au long de ces étapes. Mais là, ce soir, c’est une grande première… Je me tais et reste attentive à mon corps. Les lancées sont de plus en plus rapprochées et s’enrichissent de piques violentes au niveau du rein gauche. J ‘analyse ces symptômes tout en m’efforçant de ne pas paniquer.
Peine perdue, le degré de douleur s ‘intensifie au point que je ne peux rester debout. Je transpire et me sens pâlir en fléchissant sur place. Jean-Philippe s’inquiète de mon teint et de ma gestuelle singulière :
Je t’emmène au C.H.U.
Je suis prête à aller n’importe où, mais en serai-je capable ? Je me tords de plus en plus. Reprendre l’ascenseur me donne un coup au moral… La femme qui me fait face me fait peur. Je me tourne le dos en ignorant le miroir ! Je suis hébétée. Il y a quelques heures à peine je sciais et clouais puis marchais avec Julie, et maintenant…
Maintenant ?
L’interne me tend une chemise. Je réalise brusquement que cette liquette blanche signifie que je dois rester ici. Le médecin, quant à lui, se demande si je n’arrive pas directement de la rue. Je lui explique que je bricole… Très poli mais très sceptique, il me tend un sac plastique pour fourrer mes vêtements de chantier : béret maculé, écharpe difforme, bleu de travail, pulls superposés, pantalons, collants de laine et chaussettes usées, sans oublier le fleuron final, les chaussures de sécurité crottées jusqu’à la tige !
Sous morphine, la douleur perd de son piquant mais pas de sa ténacité.
Calcul et rupture de fornix.
Je passe ma première nuit dans un état cotonneux. Le surlendemain, j’ai perdu quelques grammes en perdant le calcul et gagné un mois de congé forcé. Comme je suis obligée d’avouer mon lieu d’habitation, il est décidé sur le champ que le C.H.U. me gardera quelques jours de plus. Jean-Philippe me console…