Pierrot, mon frère

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Autriche… Le 19 décembre 1952, commence l’histoire d’une tendresse indéfectible et d’une complicité, rarement mises à l’épreuve, entre une soeur et son frère, entre un frère et sa soeur, entre Dominique et Pierre, entre Pierrot et Minou…
Il est midi, bon appétit ! Mais non, personne ne déjeunera à l’heure dite…


Extraits : Pierrot, mon frère.
Quel est mon premier souvenir avec toi ?
Concernant les années de notre petite enfance à Wien, jusqu’en 1955, il y en a très peu. Le balcon de notre appartement, au 2 de la Langmaisgasse, où, côte à côte, nous cassions des noisettes à l’aide d’un petit marteau. Quelques flashs, trop courts, de promenades dans le parc de Schönbrunn où nous marchions en donnant la main à Chantal, ou encore le retour de papa qui, s’asseyant près de la porte d’entrée, nous tendait ses jambes l’une après l’autre afin que nous puissions enlever ses bottes de motard. Il revenait de l’Ambassade de Wien en Harley Davidson.
Si peu de souvenirs ! Heureusement compensés par des centaines de clichés, noir et blanc, pris, développés, glacés et crantés par un père déjà passionné par la photographie. Une chose certaine, c’est que nous vivions dans une ambiance familiale douce, harmonieuse et gaie. Sans savoir précisément pourquoi, nous savions que nous étions heureux. Nos parents étaient jeunes, beaux, enthousiastes et remplis d’amour pour leurs trois enfants. Maman, qui avait « posé », comme on disait à l’époque, avait un tempérament d’artiste. Elle chantait l’opérette et l’opéra en emplissant la maison de notes de musique dessinées par Mozart, Verdi, Schumann et autres compositeurs talentueux.
En écrivant, d’autres images surgissent : nos voyages en Matford, noire, avec ses grosses ailes arrondies et ses marchepieds confortables. Tu dormais dans un hamac, suspendu à l’arrière de la voiture. Moi, j’étais dessous, allongée sur la banquette. Avant ta naissance, j’occupais cette place à « l’étage »… Les balancements lents et réguliers t’endormaient immanquablement. Quel bonheur d’être suspendu et bercé ainsi sur de longs trajets qui nous menaient, parfois, jusqu’à Lyon ! Il n’y a qu’à voir ton sourire…
Un autre instantané.
Nous sommes assis, tous les deux, sur le rebord de la fenêtre, moi pleurant à chaudes larmes et toi regardant maman m’extirper une écharde plantée dans le mollet !
Et puis… Le départ de l’Autriche, pour la France en septembre 1955.
La gendarmerie de Saint Jean de Maurienne marque le début d’une vie beaucoup plus austère. En regardant les photos de l’époque, le sourire de maman n’a plus le même éclat comme si, en quittant Wien, elle avait laissé, sur place, son insouciance, sa fantaisie et son originalité. Il paraît que les Viennois sont très gais et savent s’amuser. En France, la vie dans une caserne n’est pas toujours drôle. Même si l’on a de très bons amis, la mentalité est tout à fait différente et les relations sont souvent ternies par de basses questions de rivalités ou de jalousie.
Sa vie n’avait plus le même attrait et cette impression était accentuée par l’habitat lui-même. Aussi insolite que cela puisse paraître nous avions emménagé dans une… prison de style rococo ! La transition était dure, très dure. C’était un véritable abîme, un gouffre entre les styles des deux appartements : des beaux immeubles bourgeois de l’Hutteldorferstrasse et de la Langmaisgasse à l’ancienne prison désaffectée où nous débarquions, il fallait un moral d’acier pour s’adapter. Notre logement était constitué de plusieurs pièces en enfilade, (sans doute les communs de l’ancienne prison, les cellules et la chapelle sont encore de l’autre côté du couloir central) toutes identiques, et dotées d’une seule fenêtre. Lorsque nous ouvrions toutes les portes, nous avions une vue étrange qui s’apparentait aux routes, droites, dont les côtés se rejoignaient sur la ligne d’horizon…
C’est dans l’enfilade de ces cinq chambres que s’inscrit mon premier souvenir avec toi, mon petit frère. Naturellement, nous profitions de ce que nous avions sous les yeux puisque, à la queue leu leu et à cheval sur les valises, nous avancions et traversions successivement la cuisine, la grande chambre, la petite chambre et les deux dernières pièces que papa et maman abandonnèrent très vite car insalubres ! Ce qui ne nous a jamais empêchés d’ouvrir l’ultime fenêtre pour sauter dans l’herbe ou plutôt dans les orties ! Les jambes nues, piquées par ces hautes tiges cuisantes, nous revenions en courant, par l’extérieur, pour nous faire consoler et soigner… Invariablement nous avions le même « remède », du vinaigre de vin sur un bout de coton ! Et ça marchait à tous les coups…
Te souviens-tu, aussi, de notre surprise et de notre joie quand, le jour de notre arrivée, dans la grande chambre, nous avons entendu des petits sifflements ? En levant les yeux nous avons découvert un nid plein de minuscules hirondelles. Le ballet incessant de leurs parents, pas du tout affolés par notre présence, était possible car il manquait un carreau au sommet d’un battant de la fenêtre. Celui-ci fut malheureusement… très vite remplacé !

C’est dans cette même pièce que nous nous réchaufferons autour du poêle à sciure, que nous dormirons, très confortablement, toi dans ton premier lit en bois, décoré d’une tête de cheval bleue et blanche, peinte par papa, Chantal et moi sur des sommiers et matelas. Plus tard, papa nous rajoutera une tête et un pied de lit en contreplaqué, teint en rouge et bordé de liseré jaune, avec des étagères sur le côté pour poser nos affaires personnelles !!!
En ce qui concerne notre vie, dans ce curieux appartement, notre bonheur d’enfants aimés ne prend pas une ride. Nous ne quittons pas maman d’une semelle. Nous aimons la regarder emplir la lessiveuse de mouchoirs à carreaux et de torchons. Quand l’eau bout, elle brasse le linge à l’aide d’un grand manche en bois.
Quand elle utilise la machine à laver pour les draps ou les vêtements, et que le linge est rincé, nous l’aidons à l’essorer entre deux rouleaux de caoutchouc fixés sur le dessus de la machine à laver. A tour de rôle, nous tournons la manivelle et regardons, émerveillés, l’eau qui coule de cette presse magique !
La grande école et la maternelle sont en face de la maison. Chantal est inscrite en 6eme et moi en maternelle. Tu as la chance de rester à la maison pour jouer. Quand je reviens, je cours te rejoindre. Je te revois, comme si c’était hier, sur ton cheval à bascule. Magnifique petit blondinet aux yeux bleus, avec ton béret et une mèche retenue par une barrette…
Parfois, assis sur nos fauteuils en osier, bordés de bleu pour toi et de rouge pour moi, nous nous amusons côte à côte. Tu as tes petites voitures sur les genoux et moi mon tricotin ou ma poupée. Au bout d’un moment nous échangeons nos jeux !
Le jardin est d’un attrait incontestable. A peine sont-elles déterrées et lavées, que nous croquons des carottes à belles dents.
La gendarmerie-prison est entourée d’un mur d’enceinte comme il se doit… De ce fait nous ne risquons rien et pouvons rester dehors sans surveillance spéciale. Nous nous rallions aux autres enfants de la caserne, Josiane et Maurice Caillat en particulier, qui deviennent nos premiers amis français. Nous nous attachons aussi aux deux têtes blondes du Chef Albert. Est-ce avec eux que nous fabriquons des arcs et, qu’un jour, tu reçois une flèche dans le coin de l’oeil ?
L’arc sera confisqué manu militari…
En tout cas c’est bien avec eux que, derrière la maison, nous observons attentivement le dessous des véhicules militaires. Dans une fosse, des amis gendarmes, improvisés garagistes, remettent en état les automobiles ou camions utilitaires juchés haut sur un pont en ciment.
Pour notre plus grande joie nous contractons, ensemble, nos maladies infantiles. Inséparables, même dans l’appréhension d’être auscultés par le bon docteur Berger, nous avalons des gouttes de teinture d’iode, diluées dans notre bol de lait, et supportons des badigeons de bleu de méthylène dans le fond de la gorge. Pas un hiver ne se passe sans les cuillères de sirop d’hémoglobine Deschiens ou d’huile de foie de morue. On grimace, mais on ouvre docilement la bouche puisque « c’est pour notre bien ». Pourtant que c’est désagréable de « roter » le poisson rance toute la journée ! Un film gras et permanent tapisse l’intérieur de notre bouche… N’oublions pas non plus les cures de ce fameux Vertreil, vermifuge saisonnier incomparable, et les inhalations hivernales au Pérubore ! Ces traitements de fond nous réussissent plutôt bien.
Quant aux égratignures elles sont soignées à coup d’alcool à 90° et de mercurochrome. Les bosses, épines, coups et autres bobos de mômes ne résistent pas à l’antiphlogistine. Cette pâte, épaisse et verdâtre, devait être réchauffée au bain-marie, mélangée avec une spatule en bois et étalée directement sur la peau. Elle chauffait le point douloureux puis séchait comme de l’argile. Elle avait le titre de « panacée familiale universelle ». Dans cette catégorie de « remèdes » miracles, s’ajoute le Vicks, à l’huile essentielle d’eucalyptus, qui libère rapidement les voies respiratoires supérieures, soulage le rhume, la grippe et les sinusites. Si on saignait du nez, ce qui était souvent mon cas, maman nous glissait une grosse clé froide dans le dos pour arrêter l’hémorragie ! Quand on toussait, elle nous tapotait entre nos omoplates en nous faisant lever le bras droit… Les suppositoires de Bronchodermine, censés venir à bout des trachéites naissantes, restaient ce que nous redoutions le plus…
Finalement, l’automédication maternelle couvrait un large champ de maux. A la moindre résistance des microbes ou des bactéries, le bon docteur Berger venait à la rescousse. Mais avant cet ultime recours, il restait… la javel ! Désinfectant par excellence, facile d’emploi et d’accès, il réglait un pourcentage non négligeable de petites affections.